Le phénomène Wikipédia :

une utopie en marche

 

Christian Vandendorpe

Université d'Ottawa

Article publié dans Le Débat, no 148, janvier-février 2008, p.17-30. *

Lancée en janvier 2001, l’encyclopédie Wikipédia était riche six ans plus tard de quelque sept millions d’entrées 1 rédigées en plus de deux cents langues, résultat de la collaboration de millions de bénévoles. Cette réussite, d’autant plus spectaculaire qu’elle défie les lois du marché, a bien évidemment suscité son lot de controverses et celles-ci refont surface avec une régularité d’autant plus prévisible qu’elles confortent tous ceux qui, pour des raisons diverses, sont intéressés à voir échouer ce projet.

Certes, il faut d’emblée reconnaître que cette encyclopédie est loin d’être parfaite – Wikipédia est d’ailleurs la première à l’admettre dans ses «Avertissements généraux» 2. On serait en effet fondé à se méfier a   priori d’une publication dépourvue de comité de lecture et qui laisse tout un chacun rédiger des articles sur n’importe quel sujet et même modifier des articles existants. Ce laxisme apparent a entraîné des abus qui ont été largement publicisés, tel le cas du journaliste américain John Seigenthaler dont la notice biographique, rédigée par un voisin malveillant, insinuait qu’il avait été mêlé à l’assassinat de Robert Kennedy. D’autres problèmes peuvent affecter des entrées controversées, lorsque de puissants intérêts financiers ou idéologiques tentent de discréditer des positions scientifiques, comme ce fut le cas notamment pour l’entrée « Global Warming 3  ».

Les problèmes de ce genre ont réjoui les Cassandres des blogs conservateurs qui y voient la confirmation qu’une entreprise fondée sur une conception idéaliste de la nature humaine ne peut qu’échouer, surtout si elle n’est pas encadrée par la logique capitaliste du profit 4. En outre, comme la formule même de Wikipédia encourage les contributions de type factuel plutôt que les textes de synthèse originaux, beaucoup d'articles sont constitués de données éparses, sans vision d’ensemble, se gonflant tantôt de façon anarchique ou ne faisant qu’énumérer des clichés. Souvent, les informations n’y sont pas équilibrées et, dans un article d’ordre général, un élément secondaire pourra être longuement développé au détriment des autres aspects, pour la simple raison qu’un contributeur y aura trouvé matière à développer son sujet favori. Parfois même, des informations fondamentales seront ignorées au profit d’une accumulation de détails spécialisés. Les entrées les moins satisfaisantes sont souvent celles sur lesquelles tout un chacun croit posséder des informations pertinentes. Des articles peuvent aussi être parasités par des hyperliens visant à diriger le trafic vers des sites externes − un problème qui s’est résorbé depuis que Wikipédia a adopté le protocole « no follow » qui indique aux robots des moteurs de recherche de ne pas indexer les sites signalés par les liens en question.

De même, des informations peuvent provenir de personnes ou de sociétés qui se servent de cet outil pour assurer leur propre publicité ou modifier anonymement les données objectives qui les concernent, selon le principe qu’on n’est jamais si bien servi que par soi-même. Ces actions sont toutefois devenues visibles depuis la mise au point en août 2007 du WikiScanner, qui permet d’établir un lien entre des modifications faites à des articles et les ordinateurs des organisations où elles ont été effectuées, qu’il s’agisse d’une grande entreprise, d’un parti politique, de la CIA ou du Vatican.

Parfois aussi, les références bibliographiques posent d’autres problèmes et servent à biaiser sournoisement le contenu d’un article en renvoyant à une source qui développe un point de vue résolument trompeur. Ce fut le cas pour l’entrée consacrée à l’« affaire Dreyfus », où un ouvrage de 1924 avait été subrepticement placé en tête des références et présenté comme « fondamental, à lire en priorité  », alors qu’il s’agissait d’un ouvrage rempli de contrevérités et qui persistait à incriminer Dreyfus. Le pot aux roses n’a été découvert qu’après quelques mois et il a alors fait l’objet d’un billet fumant de la part de Pierre Assouline, billet intitulé, avec un bel esprit d’à-propos, « L’affaire Wikipédia 5  ». Comme les différents états d’une entrée sont archivés, il m’a été possible de découvrir, en consultant l’historique de l’article, que l’ajout en question avait été fait le 14 juillet 2006 6 par un auteur anonyme, dont on ne trouve aucune autre contribution dans l’encyclopédie. Compte tenu de la faible disponibilité sur le marché du livre incriminé, il est improbable que cette manœuvre grossière ait pu amener un quelconque lecteur naïf à se précipiter sur cette source et à en adopter le point de vue sans aucun esprit critique. L’incident met toutefois en évidence la nécessité de rester vigilant, particulièrement sur les questions qui mettent en jeu la mémoire collective.

“N'est fait que pour les ignorants.”

En dépit de ces faiblesses, cette encyclopédie ne cesse de gagner en crédibilité, particulièrement dans les milieux scientifiques – qui témoignent à cet égard d’une bien moindre frilosité que leurs collègues de lettres et sciences humaines. En décembre   2005, Jim Giles a ainsi publié dans la revue Nature une étude comparée de Wikipédia et de la vénérable Encyclopaedia Britannica, fondée sur quarante-deux articles de nature scientifique évalués par des experts, selon une procédure en aveugle. Loin d’être aussi tranchés qu’on aurait pu le croire, les résultats placent les deux ouvrages à peu près sur le même plan, avec chacun quatre sérieuses erreurs et respectivement 162 omissions pour Wikipédia contre 123 pour la Britannica. En outre, sur mille scientifiques consultés, plus de 70 % disent consulter régulièrement Wikipédia sur des sujets scientifiques. 7

L’étude de Giles aboutit aux mêmes résultats qu’une étude allemande de 2004 qui avait comparé Wikipédia à trois encyclopédies numériques en langue allemande 8. Elle sera également corroborée en 2006 par l’historien américain Roy Rosenzweig qui, au terme d’une étude très fouillée des articles de sa spécialité 9, ne trouvera que quatre erreurs de détail dans vingt-cinq biographies, ce qui est minime et se compare très avantageusement aux ouvrages du même genre. L’historien déplore assurément que l’écriture soit souvent de piètre qualité, mais il constate que ce défaut affecte surtout les entrées les plus récentes et les moins retravaillées. En revanche, Wikipédia est d’une étonnante précision en matière de noms, dates et événements de l’histoire des États-Unis. L’historien souligne aussi l’intérêt supplémentaire que présente le fait que, contrairement à beaucoup d’autres contenus accessibles en ligne, la totalité du contenu de cette encyclopédie peut être téléchargée, manipulée et cherchée par des outils informatiques. En conclusion, il souhaite que les historiens s’intéressent sérieusement à Wikipédia et même y contribuent pour la simple et bonne raison que leurs étudiants s’en servent.

Compte tenu de ces études, il y a lieu de s’interroger sur l’hostilité que Wikipédia continue de susciter en France, particulièrement dans les milieux pédagogiques. On est même allé jusqu’à écrire au printemps 2007 que « Wikipédia ne peut avoir une présence reconnue dans l’enseignement en France, ses principes mêmes (neutralité) n’étant pas compatibles avec les valeurs de l’école laïque et républicaine française, valeurs qui conduisent à privilégier certains points de vue et à en interdire d’autres 10». Je reviendrai plus loin sur le principe de neutralité de point de vue, qui ne saurait signifier que tous les points de vue sont également valides. Ce qui frappe dans cette condamnation, c’est à la fois son radicalisme – comment peut-on rejeter en bloc un ouvrage aussi considérable  ? – et le fait qu’elle ne repose pas sur une étude attentive du contenu. Ces condamnations rituelles ne manquent pas d’évoquer les clichés qui circulaient au XIXe siècle sur les dictionnaires et encyclopédies, et dont Flaubert s’est fait l’écho dans son Dictionnaire des idées reçues   : « Dictionnaire  : En dire “N'est fait que pour les ignorants.” Encyclopédie  : En rire de pitié, comme étant un ouvrage rococo, et même tonner contre.  »

Pendant longtemps, l’École avait été protégée de la concurrence des encyclopédies par le coût, la relative rareté et la difficulté d’accès de ces ouvrages. L’apparition d’encyclopédies en ligne a changé la donne et met l’élève en mesure de comparer presque en temps réel les informations données par le maître et celles provenant d’autres sources. Malgré cela, une encyclopédie ne saurait constituer une menace pour l’« école républicaine  », car on voit mal en quoi des notices tirées d’une encyclopédie pourraient se substituer au travail de recherche et de réflexion personnelle qu’exige en principe une dissertation au lycée ou un mémoire universitaire.

Au lieu d’élever un pare-feu autour de Wikipédia, l’École aurait donc tout intérêt à s’en servir comme d’un outil pédagogique. Outil d’éducation pour apprendre à respecter le bien public et à ne pas vandaliser des articles ; outil de formation à la lecture critique, surtout, afin d’apprendre à ne pas prendre pour argent comptant tout ce qui s’écrit : en vérifiant la présence de sources crédibles, en comparant divers états d’un article, en comparant la version française avec des versions rédigées dans d’autres langues, en faisant des recherches complémentaires dans d’autres sources, numériques ou imprimées. Une telle attitude critique est plus nécessaire que jamais, alors que le mensonge et la dissimulation s’épanouissent dans la culture anonyme du web et que les plus hautes sphères de l’administration de pays qui se présentent comme des modèles de démocratie pratiquent la désinformation à grande échelle, comme on l’a vu lors de la campagne qui a conduit les États-Unis à envahir l’Iraq.

Comme Wikipédia donne accès à l’historique des articles, il est possible d’évaluer le degré de maturité d’une entrée donnée en fonction du nombre de collaborateurs qui y ont travaillé – vingt-quatre en moyenne, du côté francophone -- et, en comparant des versions antérieures, d’identifier éventuellement des points en litige et d’apprécier les nuances du travail de réécriture. Pour sa part, Roy Rosenzweig estime que le processus de création de Wikipédia apprend à apprécier les habiletés et les savoirs que vise précisément à enseigner la discipline historique  : citer ses sources, vérifier les faits et se souvenir que la « vérifiabilité  » est une politique officielle de Wikipédia. En outre, les participants au processus de rédaction apprennent souvent une des leçons les plus complexes du métier d’historien, à savoir que « les faits du passé et la façon dont ces faits sont organisés et racontés sont souvent hautement contestés  ». En mars   2007, passant de la théorie à la pratique, une professeure de sciences politiques à l’université d’East Anglia (Royaume-Uni) a choisi de développer l’esprit critique de ses étudiants d’études supérieures en les faisant contribuer à   la rédaction d’articles pour Wikipédia afin qu’ils puissent bénéficier d’un processus instantané et permanent de contrôle par les pairs – le peer review process étant essentiel dans une carrière universitaire 11.

Cette démarche est assurément plus constructive que celle à laquelle se sont livrés en France des étudiants de Sciences Po et qui a bénéficié d’une remarquable publicité en juillet dernier 12. On apprenait ainsi que, sous la direction de Pierre Assouline, décidément devenu détracteur en chef de Wikipédia en France, un groupe d’étudiants s’était donné pour tâche de «démonter le mécanisme» de Wikipédia et, pour ce faire, avait systématiquement introduit des erreurs factuelles dans divers articles afin de tester le temps qu’il faudrait avant qu’elles ne soient décelées et corrigées. L’une d’elles disait ainsi de leur professeur qu’il avait remporté en 2001 le championnat de France du jeu de paume. La belle affaire ! Du moins, le journaliste-écrivain-blogueur a-t-il une entrée qui lui est consacrée dans l’encyclopédie en ligne, avec un résumé de son parcours et la liste de ses ouvrages – ce qui n’est pas le cas dans Universalis, où il n’obtient que des mentions de type latéral. Un autre acte de vandalisme consistait, dans une entrée du 2 mai 2007, à affirmer que Tony Blair était de confession catholique. Considérant que son épouse est catholique et que divers journaux devaient annoncer en juin qu’il envisageait de se convertir à la religion catholique 13, cette fabrication ressemblait plus à un «scoop» qu’à une erreur grossière. Il est donc assez étonnant et tout à l’honneur de Wikipédia qu’elle ait été décelée et corrigée moins de deux semaines après avoir été mise en ligne. Il n’en reste pas moins que le recours au vandalisme dans cette étude est troublante : c’est comme si un professeur d’éducation civique demandait à ses élèves de disséminer des détritus dans les parcs publics et de couvrir de graffitis les statues qui s’y trouvent afin de tester le temps nécessaire aux équipes de nettoyage pour faire place nette. Le manque d’éthique du procédé a choqué de nombreux internautes. Cette démarche de potaches était assurément plus médiatique et moins exigeante qu’une étude longitudinale sur la façon dont des entrées importantes ont évolué au fil des ans.

En raison de la grande visibilité médiatique de Wikipédia, toute nouvelle controverse a pour effet de hausser le niveau d’exigence du public et de renforcer la vigilance des contributeurs dont beaucoup surveillent quotidiennement les modifications faites à leurs articles d’élection et s’engagent dans d’inlassables discussions sur le bien-fondé de telle ou telle affirmation. C’est ainsi que, en pointant des faiblesses réelles, les critiques ont permis à cette entreprise collective de raffiner ses procédés techniques de surveillance et d’édition, de préciser ses protocoles de collaboration et d’améliorer de façon continue la qualité des articles, notamment en plaçant des avis et mises en garde sur les entrées peu étoffées, au contenu discutable ou insuffisamment référencé. Il faut savoir aussi que, lors de la rédaction d’un article, le wikipédien peut cocher une case de suivi, ce qui lui permet d’être immédiatement averti par courriel à la moindre modification subséquente. Il se développe ainsi un sentiment de « paternité » à l’égard d’un certain nombre d’articles, et ce sentiment partagé crée une véritable communauté d’usagers.

Diderot se serait certainement senti à l’aise dans cette communauté, lui qui dans le très long article intitulé « Encyclopédie  » écrit que son grand projet est un « Ouvrage qui ne s'exécutera que par une société de gens de lettres & d'artistes, épars, occupés chacun de sa partie, & liés seulement par l'intérêt général du genre humain, & par un sentiment de bienveillance réciproque  ». Le jeu omniprésent des hyperliens l’aurait aussi très certainement fasciné, car il concevait le texte comme une entité organique et il avait élaboré une hiérarchie très raffinée de renvois visant à enchaîner la lecture d’un article à un autre.

Grâce à une amélioration constante de la qualité et de la richesse de son contenu, Wikipédia est devenu un des vingt sites les plus fréquentés au monde et il n’est probablement pas un internaute – même parmi ses détracteurs – qui n’y ait recours occasionnellement pour obtenir ou vérifier une information quelconque. Sans cet ouvrage de référence encyclopédique, on se retrouverait devant le chaos primitif du web de la fin des années 1990, où pullulaient les sites aux informations fantaisistes ou carrément biaisées, sur la véracité desquelles l’usager n’avait aucun moyen de contrôle – une réalité souvent ignorée ou oblitérée par les détracteurs de Wikipédia.

Dans le passé, loin de rendre obsolète le projet encyclopédique, l’expansion de l’imprimerie et des bibliothèques l’avait au contraire stimulé. De même, l’existence sur le web de milliards de pages qu’indexent de puissants moteurs de recherche a paradoxalement rendu plus nécessaire que jamais la création d’une encyclopédie d’accès libre où chacun puisse trouver rapidement des informations qui répondent précisément à une question donnée.

Là, toutefois, ne se limite pas l’intérêt de ce « projet d'encyclopédie librement distribuable que chacun peut améliorer  » − ainsi que Wikipédia se définit elle-même. Ce grand chantier encyclopédique étend aussi ses effets aux plans pédagogique, culturel et social.

Impact pédagogique

Ainsi que l’ont déjà perçu certains enseignants, l’impact de Wikipédia se fait d’abord sentir sur ses collaborateurs, soit les milliers de rédacteurs anonymes qui consacrent parfois le plus clair de leur temps libre à augmenter le nombre d’entrées ou à améliorer les entrées existantes. Il s’agit là d’une formidable entreprise d’éducation mutuelle   en ce sens que les wikipédiens apprennent à respecter les entrées des autres et à exprimer leur point de vue de façon à le faire entendre dans le concert des autres points de vue. Surtout, ils apprennent à rédiger des textes d’information pour un public universel. Les principes fondateurs de Wikipédia leur donnent des balises qui doivent orienter leur contribution  : respecter la nature encyclopédique du projet, adopter un point de vue neutre, publier un contenu libre, respecter les règles de savoir-vivre, être inventif et audacieux.

Le plus important de ces principes est sans doute celui qui vise à protéger contre les dérapages de la subjectivité, en imposant la norme de neutralité en vigueur dans les articles scientifiques. Cette dernière ne s’est établie que très lentement, une des grandes dates étant le bannissement des figures de rhétorique   par la Royal Society de Londres en 1666 pour les textes destinés à sa revue Philosophical Transactions 14. De cette façon, on réduisait le risque que les textes de réflexion soient envahis par l’émotivité naturelle, si facilement enclenchée par le jeu de la comparaison, de la métaphore, de l’ironie ou de l’hyperbole. En exigeant un point de vue neutre, Wikipédia crée les conditions favorables à un débat civilisé et placé sous le signe de la rigueur intellectuelle. Certes, on est loin ici de l’esprit qui animait Diderot et d’Alembert, pour qui l’Encyclopédie était une formidable machine de guerre contre l’obscurantisme religieux – mais il suffit d’aller lire l’article « Jésuites  » pour se convaincre que cette forme d’encyclopédie de combat n’est assurément plus lisible aujourd’hui. Au contraire, la meilleure façon de mener le combat contre l’obscurantisme, même dans l’« école républicaine  », ne peut passer que par une rigoureuse neutralité dans l’exposé des faits, afin de permettre une adhésion raisonnée des esprits. En fait, la simple présentation objective des données scientifiques est déjà tellement insupportable pour les intégristes de toute obédience qu’un groupe de conservateurs américains a récemment lancé Conservapedia 15, qui vise à faire concurrence à Wikipédia. La page d’accueil en est parsemée de citations bibliques et de liens à des articles sur le concept antidarwinien d’intelligent design. La devise en est  : « A conservative encyclopedia you can trust  », écho direct aux controverses sur Wikipédia savamment entretenues par la droite la plus conservatrice. Inutile de dire que la neutralité de point de vue ne fait pas partie de leur éthique rédactionnelle, pas plus que la recherche d’un consensus éclairé par la raison.

Enfin, si dans Wikipédia les non-scientifiques apprennent à rédiger de façon neutre, les scientifiques pour leur part apprennent à échanger avec des non-spécialistes. L’expérience peut certes s’avérer frustrante, mais elle peut aussi parfois être d’un grand intérêt. Jim Giles rapporte ainsi les commentaires du neuropsychologue londonien Vaughan Bell qui a retravaillé l’entrée de Wikipédia sur la schizophrénie durant deux ans. Or, en même temps que lui, travaillaient à cette entrée au moins cinq autres personnes, dont la plupart n’avaient aucune formation universitaire, ce qui ne facilitait pas toujours le dialogue. Une section postée par l’un de ceux-ci sur les rapports entre schizophrénie et violence lui avait d’abord paru sans fondement, mais cela l’avait ensuite amené à revoir les publications sur la question et à modifier sa position. Il en avait conclu que l’expérience s’était révélée positive, même pour un spécialiste.

Impact culturel

Le mode de rédaction pleinement collaboratif de cette encyclopédie invite les volontaires à contribuer dans la mesure de leurs talents − que ce soit en traduisant des articles rédigés dans une version étrangère, en réorganisant la structure d’un article, en ajoutant des illustrations, en corrigeant des fautes d’orthographe ou en patrouillant l’encyclopédie pour repérer et corriger des actes de vandalisme. Le collégien peut ainsi contribuer au projet, tout comme le professeur d’université.

Même si chaque article est le fruit des contributions d’une communauté de rédacteurs, qui en surveillent les développements et suivent de près les modifications qui y sont apportées, bien des universitaires, particulièrement dans le domaine des lettres et sciences humaines, sont extrêmement critiques envers cette formule et continuent à croire que seul un article dûment signé peut avoir quelque autorité. Or, en regard de l’extraordinaire vitalité de cette entreprise de construction collective du savoir, l’exigence de signature apparaît de plus en plus comme le résidu fossile du discours d’autorité qui a régné durant des millénaires dans le domaine scientifique et fut un frein à son développement. Qu’il suffise de rappeler que l’autorité d’Aristote a été invoquée pour contrer les observations de Kepler, celle de Galien pour discréditer les travaux des premiers anatomistes ou celle de la Bible pour rejeter les théories de Darwin. Pour que les sciences prennent véritablement leur essor, il a fallu qu’elles se débarrassent de la notion d’autorité et se centrent plutôt sur la reproductibilité des procédures suivies pour étayer une hypothèse de travail. Michel Foucault a relevé dans L’Ordre du discours la singulière évolution croisée qui a conduit le discours scientifique à progressivement abandonner, depuis le XVIIe  siècle, la règle ancienne d’attribution à un auteur, qui fonctionnait comme un « index de vérité », alors que « dans l’ordre du discours littéraire, et à partir de la même époque, la fonction de l’auteur n’a pas cessé de se renforcer  » (p.   29). Le domaine des lettres a ainsi récupéré le prestige de la signature, qui triompha avec le culte romantique du génie individuel.

Aujourd’hui, l’exigence de signature, qui s’était beaucoup développée avec le média imprimé et la notion de copyright, montre son inadéquation au nouveau monde médiatique − où les frontières entre auteurs et lecteurs se sont abolies dans le continuum de la communication numérique en réseau − et est difficilement compatible avec le travail de rédaction collaborative exigé par Wikipédia. En effet, on peut mal imaginer comment un tel projet aurait pu réussir autrement. L’anonymat des articles facilite la prise de parole en levant les inhibitions que suscite inévitablement, même chez le spécialiste, l’idée de tenir un discours d’autorité sur une question donnée. Grâce à la protection que lui offre un pseudonyme, le premier venu peut ainsi, sans crainte de se ridiculiser, prendre le risque de développer un article existant ou d’ouvrir une entrée à titre de simple ébauche, et qui servira d’appel auprès de diverses catégories de contributeurs. Surtout, il faut considérer que la signature des articles aurait pour conséquence d’en interdire la révision par des tiers et donc d’en figer l’évolution, chaque auteur pouvant exiger le respect de son texte. Considérant les inconvénients liés à la signature, la situation présente est sans doute encore la moins mauvaise. Elle contribue à étendre l’idéal du dialogue démocratique au discours du savoir. Il ne s’agit évidemment pas de soumettre les textes au vote de la majorité, car il n’y a pas de procédure de vote et il se peut très bien qu’une opinion minoritaire au départ finisse par s’imposer au terme d’un débat argumenté et raisonné. De même, il s’était trouvé au xix e   siècle nombre d’esprits hostiles au suffrage universel, qui prédisaient le chaos si les masses de paysans illettrés (et de femmes !) se voyaient octroyer le droit de vote. Ces craintes nous paraissent aujourd’hui ridicules. Contrairement aux affirmations des esprits chagrins, la masse des ignorants n’est pas à même de dicter le contenu des articles de Wikipédia et cette entreprise ne conduit pas à un nivellement par le bas, bien au contraire. En fait, sauf exceptions, les « ignorants  » ne se permettent guère de corriger des articles sur lesquels ils n’ont aucune compétence. Au contraire, engagés dans une production écrite qui doit nécessairement déboucher sur un consensus, fût-il temporaire, les collaborateurs du projet Wikipédia apprennent à enrichir l’édifice commun en faisant fond sur leurs talents et savoirs particuliers. Par son modèle de fonctionnement, Wikipédia oblige donc à réévaluer des attitudes et des pratiques jusqu’ici solidement établies et dont les conséquences sont de longue portée.

Cette révolution copernicienne s’accompagne d’un éclatement des cloisons nationales qui ont longtemps ralenti l’élaboration du savoir. On a vu que chaque langue peut avoir sa propre version de Wikipédia. Si la version française fut la première à apparaître, deux mois après la version anglaise, de nombreuses autres langues ont rapidement suivi. Outre qu’est ainsi affirmée la possibilité de maintenir côte à côte des versions multilingues des connaissances humaines, les liens hypertextuels permettent au lecteur de passer en un clic de souris d’une version à une autre afin de comparer pour une entrée donnée le traitement qui en est fait dans d’autres langues. À titre d’exemple, on peut ainsi circuler entre l’entrée « Spanish-American War » et son pendant « Guerra Hispano-Estado ­ unidense » afin d’examiner comment l’histoire américaine rencontre celle de l’Espagne et de Cuba. Il est difficile d’imaginer outil plus puissant et plus universel pour favoriser le dialogue interculturel. La comparaison de diverses versions linguistiques permet aussi de faire apparaître la prégnance des traditions nationales dans le traitement du savoir. Il apparaît ainsi que les articles de la version anglaise sont souvent orientés de façon plus concrète que ceux de la version française, plus cartésienne et plus attachée au respect des taxinomies.

En outre, les petites cultures ont trouvé dans ce nouvel espace un ballon d’oxygène et se font un point d’honneur de créer leur propre version  : elles voient dans cette réalisation une façon d’affirmer publiquement leur existence et un espoir de renaissance de leur langue, qu’il s’agisse du wallon (9 346 articles), de l’occitan (10 418 articles), du breton (16 716 articles) ou du lingala (842 articles). Bien plus qu’un statut purement symbolique, il faut voir dans cette diversité linguistique une confiance nouvelle dans la possibilité d’assurer l’expansion et la préservation de la diversité culturelle au sein même d’un vaste mouvement de mise en contact des idées et des conceptions du monde.

Étant totalement délocalisée, Wikipédia peut ainsi donner toute leur place à des personnages historiques considérés comme mineurs dans la sphère nationale dominante, mais importants pour une collectivité partageant la même langue. Par exemple, l’Encyclopaedia Universalis ne consacre pas d’entrée à Maurice Duplessis, qui fut pourtant Premier ministre du Québec de 1944 à 1959 et dont le nom a lourdement marqué l’histoire de ce pays. En fait, le nom de Duplessis est mentionné accessoirement dans cet ouvrage sous les trois entrées respectives de « Canada – Vie culturelle  », « Ponts  » et « Québec (littérature et théâtre)  ». Dans Wikipédia, la version française étant largement alimentée par des Québécois, Duplessis a naturellement droit à un article détaillé.

Une entreprise pleinement collaborative et ouverte comme Wikipédia peut aussi plus facilement tenir compte des sensibilités propres à des groupes peu représentés dans la culture dominante et éviter les biais les plus subtils et les plus inconscients. Ici encore, il sera utile de procéder par comparaison en examinant le traitement accordé à l’entrée « colonisation » dans le Petit Robert :« 1. Le fait de peupler de colons  ; de transformer en colonie. La colonisation de l'Amérique, puis de l'Afrique, par l'Europe. 2.  Mise en valeur, exploitation des pays devenus colonies. =>  colonialisme, impérialisme. »

Cette définition, on s’en souvient, avait suscité de vigoureuses objections de la part de groupes antiracistes en France durant l’été 2006. Certains étaient même allés jusqu’à réclamer publiquement le retrait pur et simple de la dernière édition du célèbre dictionnaire pour la raison que « les définitions données par le dictionnaire cautionnent et justifient la colonisation 16  ». En réponse, le rédacteur en chef du dictionnaire, Alain Rey, dont on n’a jamais questionné la science lexicographique et l’ouverture d’esprit, avait invoqué le fait que cette définition était déjà là depuis 1966 et qu’elle n’avait jamais posé problème. Mais justement, les choses ont changé en quarante ans. Pour s’en apercevoir, il suffit de comparer la définition du Robert avec celle de Wikipédia, où, sous l’article « colonisation  » on lit ceci : « La colonisation est un processus expansionniste qui consiste en l’établissement d’une ou plusieurs colonies par la mise sous influence étrangère de territoires allogènes. Lorsqu'il y a domination politique du territoire et sujétion de ses habitants, on parle alors d'impérialisme de la part du centre politique de décision appelé métropole. » Outre qu’elle est plus riche et plus précise, cette définition est dénuée des connotations positives que contient encore celle du Robert 2008 (« mise en valeur ») -- même si la teneur générale de cette dernière a été habilement modifiée par l’ajout d’une citation d’Aimé Césaire : « colonisation =chosification» .

Un autre exemple est l’article sur les Indiens Mapuches. Quelqu’un qui trouverait ce terme dans un journal et qui pour en savoir plus consulterait l’excellente Encyclopaedia Universalis serait d’abord étonné de ne pas y trouver d’entrée pour le nom de ce peuple. Une recherche sur ce mot dans l’édition électronique le renverra toutefois à l’article « Araucans », qui commence ainsi : « Araucan est un mot forgé au XVIe siècle par Ercilla, poète espagnol, à partir d'un nom de lieu indigène. » Bref, il semble bien que les Mapuches n’aient pas le privilège de se nommer eux-mêmes et qu’ils ne seraient, en fait, que des «Araucans». Au lieu de cette vision coloniale terriblement dépassée, l’article de Wikipédia consacré aux Mapuches commence ainsi : « Le terme de Mapuche, littéralement “Peuple de la Terre” en mapudungun, désigne les communautés aborigènes de la zone centre-sud du Chili et de l'Argentine, connues également sous le terme tombé en désuétude d'Araucans. » Voilà qui a l’avantage d’être clair et de ne pas heurter les sensibilités des principaux intéressés.

Enfin, Wikipédia est à même d’offrir sur des questions d’actualité des mises à jour précises et détaillées. Cette extrême rapidité de réaction est particulièrement utile pour les termes techniques et innovations qui surviennent presque quotidiennement ou pour la portée juridique de certains termes selon les pays où ils sont utilisés 17.

Le processus de rédaction de Wikipédia partant de la base, le choix de créer une entrée est laissé à l’initiative de chacun. On a donc des chances d’y trouver des articles sur un large éventail de sujets, qu’il s’agisse des personnages des dialogues de Platon, des interprétations suscitées par Les Aventures d’Arthur Gordon Pym, de la junte au pouvoir au Myanmar, des soixante-douze noms gravés sur les poutrelles de la tour Eiffel ou de la liste de quelque trois cent cinquante cathédrales dans le monde, avec liens à leurs pages respectives. De plus en plus, on est assuré de trouver dans cet ouvrage réponse aux questions de toute nature que l’on peut se poser sur les réalités du monde.

Cela ne va certes pas sans aléas. Chaque usager étant habilité à ouvrir une nouvelle entrée – il s’en créait en moyenne 559 par jour en mai dernier dans la version française 18 --, il appartient aux administrateurs de décider au cas par cas s’il convient de supprimer une entrée controversée. Et le débat est permanent entre ceux qui favorisent une synthèse des connaissances et les partisans d’une large couverture du réel exploitant les possibilités d’expansion illimitée offertes par le numérique. Chose certaine, Wikipédia amène à redéfinir le concept d’encyclopédie. Plutôt qu’une synthèse finie des connaissances, il s’agit d’un outil qui aide à comprendre le monde et à circuler harmonieusement dans l’empire des signes, quel que soit le domaine auquel ils appartiennent.

En outre, le format de la base de données est parfaitement adapté à la démarche de lecture pratiquée sur écran, où le lecteur lira plus volontiers des textes courts et centrés sur un point précis plutôt que des textes continus de grande ampleur. Les nombreux liens hypertexte sont aussi à même de satisfaire instantanément tout besoin d’information complémentaire que pourrait éprouver le lecteur.

Par la richesse de ses informations et leur accessibilité immédiate, sans pollution publicitaire, Wikipédia est ainsi en train de développer un nouveau rapport au savoir. Dans le passé, les individus tentés par l’acquisition de connaissances se regroupaient dans des communautés partageant les mêmes goûts et préoccupations. Certaines villes sont ainsi devenues des phares intellectuels et de hauts lieux du savoir, attirant les plus grands esprits de leur temps précisément parce que ceux-ci savaient qu’ils s’y trouveraient en compagnie d’esprits semblables. Cela explique la fascination culturelle exercée par Athènes, Alexandrie ou Rome dans l’Antiquité, les monastères au Moyen Âge, les universités à la Renaissance. Puis ce furent les bibliothèques et les encyclopédies. Aujourd’hui, en offrant un libre accès à un large éventail d’informations généralement fiables et présentées de façon synthétique, Wikipédia crée un nouvel écosystème cognitif qui devrait encourager une extension de la curiosité intellectuelle dans toutes les couches de la population et dans toutes les aires linguistiques.

En ce sens, Wikipédia peut à bon droit être considéré commee un outil indispensable à une société du savoir. C’est l’argument que mirent de l’avant les intellectuels chinois qui protestèrent en 2006 contre le blocage du site en Chine en raison d’articles jugés illégaux par le pouvoir en place 19. Il faut souligner en l’occurrence que les demandes de censure provenant des autorités chinoises se sont heurtées à une fin de non-recevoir de la part de Jimmy Wales et de la fondation Wikimédia − dont la présidence est assumée par la Française Florence Devouard 20. Cette cohérence et fermeté dans les principes est assurément exemplaire et constitue un jalon dans le respect universel de la liberté d’expression.

Impact social

Enfin, Wikipédia met en question le mouvement de marchandisation généralisée qui caractérise notre époque. L’avènement du numérique avait ouvert la possibilité de tarifer les formes d’interactions entre les personnes et, en débitant la carte de crédit de l’usager pour toute activité effectuée en ligne, de faire entrer la presque totalité du temps humain dans le champ économique. Or, une forte proportion de la société résiste à entrer dans ce modèle, particulièrement en Amérique du Nord, où le Minitel n’a jamais réussi à s’implanter. Paradoxalement, la terre d’élection du capitalisme possède aussi une culture du don solidement enracinée.

Le mode de fonctionnement de Wikipédia aurait certainement été qualifié de naïve utopie s’il avait été proposé avant l’apparition du web. Aucun bénéfice personnel ne peut en effet justifier que des individus consacrent une fraction parfois considérable de leur temps libre à collaborer à une entreprise de ce type. Parfaitement anonymes, les collaborateurs ne recueillent même pas une quelconque notoriété du fruit de leur travail. Et, pourtant, le modèle collaboratif se porte très bien, de toute évidence, si l’on considère le succès de Wikipédia et de ses produits annexes – Wiktionary, Wikiquote, Wikibooks, Wikiversity. Loin d’être unique, le phénomène Wikipédia se situe aussi dans la foulée de ces autres réussites collaboratives spectaculaires qui font du logiciel libre un domaine florissant et où certains voient à juste titre le « laboratoire d’une éthique de la créativité et de la communication 21 ».

Ces outils développés grâce au réseau Internet révèlent un énorme gisement de ressources prêtes à se consacrer bénévolement à une cause et qui relèvent d’une motivation purement interne. Mettant en lumière les aspects les plus positifs de l’être humain, celle-ci repose sur le principe fondamental du don, que l’anthropologie a mis en évidence dans les sociétés humaines depuis les travaux de Marcel Mauss. Comme le montre Jacques T. Godbout 22, le don a pour but de favoriser l’établissement d’un lien entre les êtres, à la différence de l’échange économique, où le lien humain est annulé par l’échange de numéraire. En extrapolant à partir de ces travaux, je risque l’hypothèse selon laquelle la couche d’abstraction supplémentaire introduite dans les rapports humains par les technologies de l’information a conduit à renforcer en contrepartie le besoin des individus de se sentir reliés dans une entreprise commune – au moins dans un premier temps. En outre, la fluidité nouvelle que le numérique introduit dans les échanges de données symboliques se rapproche de celle qui caractérise les échanges verbaux, qui sont par essence gratuits.

Il ne fait pas de doute que cet engagement actif en faveur d’une économie du don constitue aussi une réponse − et vise à faire échec − au renforcement des lois du copyright et des brevets auquel on assiste depuis une dizaine d’années, sous la pression des conglomérats du show business. En s’engageant activement dans une vaste production gratuite de contenus, les contributeurs de Wikipédia ne sont pas seulement guidés par un altruisme désintéressé, mais sont probablement conscients de la profonde réciprocité de l’enjeu : en faisant bénéficier autrui de leurs connaissances et de leur savoir-faire, ils savent pouvoir bénéficier à leur tour d’un semblable don fait par d’autres et trouver un jour dans Wikipédia réponse à une interrogation. La richesse du web vient de ce que des millions de personnes de par le monde font le même raisonnement.

Cette culture de la gratuité sur laquelle est fondée Wikipédia ne fait certes pas l’affaire de tout le monde. Les détracteurs invétérés de cette encyclopédie ont comme position de principe qu’une entreprise fondée sur la collaboration gratuite ne peut pas fonctionner ou qu’elle ne peut déboucher que sur des réalisations insignifiantes. Ce discours est devenu de plus en plus courant ces dernières années sous la pression des puissants lobbies de gestion de droits d’auteur ou sous les récriminations intéressées de détaillants de « produits culturels » qui confondent marge bénéficiaire et vigueur de la culture, en dévoyant ce dernier terme de sa signification fondamentale. Ceux-ci clament ainsi partout − et surtout à l’oreille des gouvernants − que la gratuité met en danger la culture nationale parce qu’elle tuerait la création. À les croire, tout créateur culturel serait motivé par le profit et ne se mettrait à créer que poussé par la perspective de plantureux bénéfices. Cette thèse, qui témoigne d’un degré avancé de corruption des mentalités, aurait certes fait bondir Cicéron, pour qui « les honneurs sont l’aliment des arts et c’est pour la Gloire que tout un chacun brûle d’étudier 23 ».

Ce n’est pas le moindre mérite de Wikipédia que de rappeler qu’il n’existe pas de lien nécessaire entre la qualité de la création et l’importance de la rétribution financière. Le profit est une conséquence possible de l’impulsion créatrice, il ne saurait en être la source. La réussite de Wikipédia et du logiciel libre en général laisse entrevoir, après un intermède ultralibéral, la consolidation du domaine public, dans la perspective de Lawrence Lessig, selon qui l’Internet a ouvert un nouvel espace d’innovation. Les divers usagers peuvent y mettre en commun des ressources pour la production desquelles ils trouvent suffisamment d’incitatifs et dont la consommation n’entraîne pas la disparition, mais permet au contraire la création de nouveaux produits qui peuvent avoir une sérieuse valeur économique 24. Tout comme, dans le monde physique, il est depuis toujours reconnu nécessaire de ménager des lieux ouverts à tous − places, parcs, églises, théâtres, équipements sportifs −, de même une culture a-t-elle besoin, pour rester vivante et créatrice, de donner largement accès au savoir et au patrimoine accumulé.

Les derniers siècles avaient vu s’épanouir ces grandes entreprises que furent Grosses vollständiges Universal-Lexicon aller Wissenschafften und Künst en Allemagne (1732), Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (1751), Espasa Calpe en Espagne (1908), Encyclopaedia Britannica (1911), Enciclopedia italiana (1933), Encyclopaedia universalis (1968) et bien d’autres. Il s’agissait chaque fois d’entreprises nationales qui ne pouvaient être mises en œuvre qu’en s’appuyant sur des structures éditoriales puissantes et sophistiquées. Avec l’arrivée de Wikipédia, le défi encyclopédique a franchi un pas supplémentaire en se libérant des contraintes physiques et des frontières nationales.

Tel qu’il est maintenant bien établi, ce projet permet de répondre aux besoins d’un monde où, les moyens de communication ayant aboli les distances, les échanges entre les cultures doivent pouvoir s’appuyer sur des outils multilingues et qui transcendent les frontières. Par la richesse de son contenu, son actualisation permanente et la souplesse de la formule copyleft, Wikipédia est d’ores et déjà au cœur de nombreux dispositifs essentiels à une meilleure appréhension de notre environnement. On en a déjà un exemple avec les mashups ou applications composites qui fusionnent des cartes de Google Earth avec des données géographiques de Wikipédia («geotag») : à terme, on peut s’attendre à ce que la totalité de la carte géographique soit intégrée à des notes de type encyclopédique. Devant le dynamisme de la version anglaise de Wikipédia – qui compte déjà plus de deux millions d’entrées –, il importe que le monde francophone investisse pleinement cet outil et contribue à le perfectionner, afin d’éviter une marginalisation de notre espace linguistique. En effet, tout comme l’ouvrage de Diderot et d’Alembert avait eu un impact considérable sur les mentalités du temps, il y a tout lieu de penser que Wikipédia contribuera de façon significative à modeler la culture virtuelle qui s’élabore en cette aube du XXIe siècle dans un monde globalisé.

Christian Vandendorpe
Université d’Ottawa

* Ce texte reprend et développe une conférence d'abord donnée à la Bibliothèque d'Alexandrie en mars 2006 puis reprise et développée en mars 2007 l'Université de Sherbrooke, où elle a bénéficié des commentaires de Martin Doré.

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1. À titre de comparaison, les encyclopédies Encarta et Universalis comptent chacune environ 30 000 articles.

2. Voir cette page de Wikipédia.

3. Jim Giles signale que certains collaborateurs de cette entrée ont été interdits d’édition durant six mois (« Internet Encyclopaedias Go Head to Head », Nature, 438, 900-901, 15 décembre 2005).

4. Voir notamment A. Orlowski, The Register, 6 décembre 2005, qui condamne en bloc Wikipédia, les blogs et le principe des Creative Commons comme étant des « techno utopian causes ».

5. http://passouline.blog.lemonde.fr/2007/01/09/laffaire-wikipedia/

6. Le fait que cet ajout douteux ait été fait le jour de la fête nationale laisse penser que l’auteur croyait agir noblement en exhumant un ouvrage qui, un quart de siècle après que la lumière eut été faite sur l’affaire, continuait à propager un antisémitisme virulent et à justifier le recours massif au mensonge dans un but « patriotique ».

7. J. Giles, « Internet Encyclopaedias… », art. cité. Wikipédia comptait à cette époque 3 700 000 entrées. Le nombre d’articles croît en moyenne de 7 % par mois dans la version anglaise.

8. Michael Kurzidim, « Wissenswettstreit. Die kostenlose Wikipedia tritt gegen die Marktführer Encarta und Brockhaus a », c’t, Oct. 4, 2004, pp. 132–139. http://www.heise.de/ct/

9. Roy Rosenzweig, « Can History be Open Source ? Wikipedia and the Future of the Past », The Journal of American History, Vol. 93, n° 1 (juin, 2006), pp. 117-146.

10. Éric Bruillard, «  L’éducation face à Wikipédia : la rejeter ou la domestiquer ? », Medialog, mars 2007. Il est à noter que l'article en question (voir pdf) est beaucoup plus nuancé que ne le laisse entendre cette citation choc, mais c'est celle-ci qui a fait les manchettes.

11. Voir «Students Assessed with Wikipedia».

12. «Wikipédia, un super outil qui peut se tromper», Le Monde, 9 juillet 2007 ; «Wikipédia se trompe à tous vents», Libération, 9 juillet 2007 ; «Controverse à la sauce Wikipédia», ici. Il est à noter que cette étude de 67 pages n’est pas disponible en ligne. Elle a été publiée en octobre 2007 sous le titre La Révolution Wikipédia. Les encyclopédies vont-elles mourir? (Éditions Mille et une nuits).

13. « Blair will convert to Catholicism 'soon'», Daily Telegraph, 22 juin 2007.

14. David Olson, « From Utterance to Text : The Bias of Language in Speech and Writing », Harvard Educational Review, 1977, vol. 47, pp. 257-281.

15. http://www.conservapedia.com/

16. Le Monde, 6 septembre 2006.

17. À titre d’exemple, la version anglaise de Wikipédia offre une entrée « permanent residency» qui détaille la portée juridique exacte de cette expression dans une bonne vingtaine de pays.

18. Voir la page de statistiques de Wikimedia.

19. « Chinese ban on Wikipedia prevents research, users say », The Globe and Mail, 10 janvier 2006.

20. Yves Eudes, « Wikipédia : une encyclopédie sur le Net », Le Monde, 3 janvier 2007.

21. L’expression est de Michael Totsching, dans Internet, une utopie limitée, sous la direction de Serge Proulx, Françoise Massit-Folléa et Bernard Conein, Québec, P.U.L., 2005.

22. Voir notamment : Le Don, la dette et l'identité : homo donator versus homo oeconomicus , Paris, La Découverte, 2000. Ce qui circule entre nous :donner, recevoir, rendre, Paris, Éd. du Seuil, 2007.

23. « Honos alit artes, omnesque incenduntur ad studia Gloria », Tusculanes, I, 2, 4.

24. The Future of Ideas. The Fate of the Commons in a Connected World, New York, Random House, 2001.